Pour qui est familier de la Ensenada (Pérou), « Santi » ne peut être un étranger. Agé de trente-huit ans, il est l’aîné d’une fratrie de cinq enfants, tous atteints d’une maladie proche de l’autisme. Leur maman, Paulina, est un exemple de patience et de dévouement pour ses enfants, lesquels seront toujours auprès d’elle. Quelle véritable croix ! Mais qu’elle est portée joyeusement ! Cette femme est pour moi une grande leçon : celle de ne jamais se plaindre et de toujours rendre grâce à Dieu pour les dons qu’Il nous offre. À chaque visite chez elle, c’est une claque en pleine figure… Cette femme me fait passer l’envie de me plaindre et de me réveiller de mauvais poil ou de râler parce que quelque chose ne va pas dans ma communauté.

Santiago est lui aussi atteint d’autisme. Il ne parle quasiment pas et ne prononce que quelques mots à peine compréhensibles. Comme des milliers de pèlerins sur les traces de son saint Patron en Europe, Santiago marche toute la journée. Comme ces innombrables pèlerins depuis des siècles, il cherche quelque chose, l’absolu, Dieu, le seul qui comblera sa soif.

Au Point-Cœur, « Santi » nous est particulièrement familier puisque chaque jour, il frappe à notre porte. Sa demande est simple : « Agua ! » (de l’eau !). À chacun de ses passages, il boit en moyenne quatre à cinq verres d’eau, puis il termine sa visite en tendant la main et en disant « gracias » (merci) puis il s’en va. Parfois, il demande à rentrer dans la maison. Il reste un moment là, souvent en marchant autour de la table de la cuisine. Nous lui posons des questions, parfois il y répond…

Mais comme le fait remarquer très justement une ex-Amie des Enfants (désormais Servante de la Présence de Dieu) dans une de ses lettres, Santiago ne vient pas seulement chercher à boire de l’eau, il vient chercher une présence, il vient chercher un ami. Santiago a tout à fait compris le sens de la mission de Points-Cœur. Cette présence c’est le Christ, cet ami c’est le Christ, celui qui le comblera pour aller jusqu’au bout du chemin…

Alors en ce temps de Noël où Dieu vient se faire tout petit par amour pour les hommes qu’Il aime à la folie, Santiago fait retentir à mes oreilles ce cri de Jésus à la Croix : « J’ai soif ». Santiago a soif d’une amitié avec nous mais avant tout il a soif de Dieu. C’est pour cela qu’il frappe à cette porte depuis tant d’années. « Santi » devient tout d’un coup un maître pour ma mission, pour ma vie, car il est celui qui, chaque jour, me rappelle pourquoi je suis là, pourquoi je suis parti si loin.

Jean Vanier a écrit : « Au cœur de l’insécurité du pauvre il y a une présence de Jésus (…). Le pauvre semble briser les barrières de la puissance, de la richesse, de la capacité et de l’orgueil ; il fait fondre ces carapaces que le cœur humain met autour de lui pour se protéger (…). Le pauvre a ce pouvoir mystérieux : dans sa faiblesse, il devient capable de toucher les cœurs endurcis et de leur révéler les sources d’eaux vives cachées en eux ». « Santi » est ce pauvre qui vient me rappeler la mission, qui vient me rappeler que « le Verbe s’est fait chair et il a campé parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme Unique-Engendré, plein de grâce et de vérité » (Jean 1, 14).