Ainsi appelons-nous les enfants que nous allons retrouver sur le fameux terrain de jeux. En fait de terrain, c’était à l’origine un petit terrain de foot, bétonné, qui est maintenant régulièrement envahi par les ordures, les chiens errants, quelques vendeuses de nourriture et surtout les fameux enfants. Je dois avouer qu’il me fallait souvent chercher un peu de courage pour les visiter : les coups et les insultes sont le plus souvent leur manière de communiquer, et la loi du plus fort est particulièrement désolante là-bas. Mais il se trouve que certaines d’entre nous se prennent d’amour pour ces petits sauvageons et entraînent les autres. Et parce que l’amour les attire, en nous voyant arriver, ils hurlent généralement : « Phii Farang !! » (« Les grandes sœurs étrangères !! ») et se précipitent. Ils veulent jouer. Mais plus encore que le jeu, ils veulent notre attention totale, nos deux bras pour les porter, nos yeux pour les regarder avec tendresse, nos mains pour éloigner les mains des autres qui en profitent pour leur donner quelques coups, notre voix pour leur parler. Bref, ils nous décapent de nos faux-semblants, de nos masques qui nous empêchent de respirer. Ils exigent notre être. Récemment, Justyna et moi cherchions à retrouver dans ce quartier une petite grand-mère. Ne trouvant pas notre chemin, et ayant quelques petits accrochés à nos bras, je leur demande s’ils savent où elle habite. « Nun ! » (« Là-bas ! ») me répondent-ils, et ils partent nous montrer le chemin. Arrivées devant la dite maison, nous réalisons qu’il s’agit de Yay Niang, dont je vous ai déjà parlé. Ce n’était pas la personne à laquelle je pensais ! Seulement, c’était celle qui attendait une visite. Nous entrons et à notre habitude, nous nous agenouillons tout près de Yay. Et à notre suite, bien qu’un peu effrayées, entrent trois petites filles, Waan, Phai et Cartun. Elles n’osent pas approcher trop près alors elles s’assoient un peu plus loin et regardent ; elles regardent Yay et nous regardent. Elles regardent ce que nous faisons. Elles ne bougent plus et semblent très attentives. Elles contemplent. Plus tard, je leur dis : « Je ne sais pas si Yay est heureuse » (tant elle souffre) et les petites de répondre : « Oh si, elle a de la joie quand vous la visitez ».

Marianne — Thaïlande