Pour conclure cette ultime lettre, je souhaiterais vous parler d’une amie, qui m’a fait prendre conscience à quel point chaque amitié est un cadeau, un grand privilège. Bien que j’attende cette dernière lettre pour vous parler de l’amitié, il s’agit vraiment du cœur de cette année ! C’est peut-être car cela me paraissait banal… c’est vrai que ça peut paraître assez commun vu d’ici d’avoir un ami. Peut-être que je réfléchis sur l’amitié car au terme d’une mission Points-Cœur, on se demande forcément à quoi ça sert d’avoir passé quatorze mois à se faire des amis si c’est pour probablement ne plus jamais les revoir… Bref, l’amie dont je souhaite vous parler s’appelle Carmen. Elle a vingt ans et elle est née le même jour que notre Point-Cœur. Sa maman est morte jeune, et son papa vit aux États-Unis. Elle a une fille de deux ans qui s’appelle Chiara. Elle vit au bout de notre rue chez sa grand-mère. Elle ne suit plus d’études ; elle les a arrêtées lors de la naissance de Chiara. Comme de nombreuses filles de son âge, elle a une relation difficile avec le père de sa fille, beaucoup plus âgé et pas vraiment fidèle. Comme voisine proche, c’était une fervente « cliente » du Point-Cœur jusqu’à ses quinze ans, puis elle a cessé d’y aller. Je l’ai rencontrée alors qu’elle discutait avec notre voisine « Mama », la maman du Point-Cœur. Je l’ai invitée chez nous à prendre un café quand elle le souhaiterait. Chose rare au Salvador, un mois plus tard (OK, il a fallu un peu de temps !), elle venait effectivement au Point-Cœur. Le mois suivant, elle est revenue avec d’autres voisines, anciennes « clientes » du Point-Cœur aussi, et leurs enfants respectifs, pour prendre le café, jouer au UNO, faire des crocodiles en perles… Il était touchant de voir à quel point ces filles, qui, ayant perdu très jeunes leur naïveté d’enfant, étaient remplies d’une joie d’enfant et se trouvaient de nouveau dans ce lieu qui leur rappelait de nombreux moments heureux de leur jeunesse.

Pour moi, Carmen, ses amies, incarnaient la gratuité simple et joyeuse de l’amitié, cette joie née du simple privilège d’être ensemble dans un même lieu. À travers la rencontre avec ces quelques jeunes filles, rencontre que je n’avais pas vraiment cherchée, fruit de la Providence, j’ai vu qu’il en était de même pour chaque personne qu’il m’avait été donné de connaître au cours de ces quatorze mois au Salvador. Chaque personne qui m’avait ouvert sa porte, offert à boire, parlé, écouté… était un cadeau, et que toutes ses qualités, ses aspirations profondes mais aussi et surtout, ses faiblesses, ses défauts, ses souffrances en faisaient quelqu’un d’unique et merveilleux.

Depuis maintenant une semaine que j’ai quitté mon cher El Salvador, (…) je sens en moi combien cette expérience m’a fait grandir : grandir en petitesse (!), grandir en vérité. Combien toutes ces rencontres, de gens très pauvres, souvent ignorants, toujours très éprouvés par la vie m’ont fait découvrir ce qu’est vivre dans la joie, la foi, et l’humilité.

Sybille — El Salvador