La crèche cette année était un peu particulière, car en cette année du centenaire de la première guerre mondiale, elle évoquait les tranchées et les carrières de Confrécourt, près de chez nous. Nous avons une grande amitié avec Jean-Luc Pamart, un paysan de la région, qui se définit lui-même comme le « paysan des Poilus ». Il cultive des pommes de terre sur le plateau de Confrécourt, où passait la ligne de front. L’expérience des tranchées fait partie de son quotidien, charnelle. Chaque année, il retire des corps quand il laboure. Cette année, il nous a proposé d’animer la messe de Noël dans la carrière de Confrécourt pour le centenaire de la première messe qui a eu lieu là. Dans cette messe que l’évêque de Soissons a présidée, nous fûmes environ 400 personnes, éclairés par de multiples bougies. Nous avons commencé la messe par la Prière du Poilu et terminé en entonnant le Kyrie des Gueux. C’était très émouvant d’être là et de prier avec les Poilus, dans cette caverne sculptée par eux. Ils assistaient à la messe ou se reposaient avant de monter au front directement par le petit escalier à droite de l’autel (qu’on voit sur la photo ci-dessus). Le temps étant pluvieux, et le terrain boueux, cela donnait un peu à imaginer l’incroyable épreuve de cette guerre. Provoqués par cette atmosphère baignée de sacrifice, nous avons donné tout ce que nous pouvions dans le chant, afin de mieux accueillir l’Enfant Jésus. C’est sans doute une de mes plus belles messes de Noël.

Quelques jours plus tard, plongeant un peu plus au cœur de la grande guerre, toujours guidés par notre ami Jean-Luc Pamart, nous sommes allés voir les fusillés de Vingré. Quelques soldats ayant battu en retraite, puis ayant repris le terrain, l’un des responsables militaires convoqua la cour martiale et fit exécuter pour l’exemple une demi-douzaine de soldats. Nous avons prié dans la cellule où ils passèrent leur dernière nuit puis nous avons lu les lettres qu’ils ont écrites à leurs femmes. Très émus, certains d’entre nous n’ont pas réussi à les lire jusqu’au bout, elles témoignent d’une époque où la foi était chevillée au corps. Comment ne pas être touché, tout spécialement par celle du soldat Jean Blanchard, demandant pardon à sa femme pour ce qu’elle allait souffrir, rendant grâce à Dieu pour le soutien qu’il trouvait dans cette épreuve, incitant sa femme à se remarier.

Je mendie la grâce d’une telle fidélité, d’un tel abandon, d’une telle dignité, loin de la désespérance et de la révolte, s’il m’est demandé à moi aussi d’affronter l’absurde.

« Pardonne-moi tout ce que tu vas souffrir par moi, ma bien-aimée, toi que j’ai de plus cher sur la terre, toi que j’aurais voulu rendre si heureuse en vivant chrétiennement ensemble si j’étais retourné près de toi, sois bien courageuse, pratique bien la religion, va souvent à la communion, c’est là que tu trouveras le plus de consolation et le plus de force pour supporter cette cruelle épreuve. Oh ! Si je n’avais cette foi en Dieu, en quel désespoir je serais ! Lui seul me donne la force de pouvoir écrire ces pages. Oh ! Bénis soient mes parents qui m’ont appris à le connaître ! […] A toi ma bien-aimée, mon épouse si chère, je te le répète : […] je ne crois pas, sur ma conscience, avoir mérité cette punition. […] Sois toujours une bonne chrétienne, pratique bien la religion c’est là où tu trouveras le plus de consolation et le plus de bonheur sur terre, nous n’avons point d’enfants ; je te rends la parole que tu m’as donnée de m’aimer toujours et de n’aimer que moi, tu es jeune encore, reforme toi une autre famille ; si tu trouves un mari digne de toi et qui pratique la religion, épouse-le. […] Je me voue à la miséricorde de Dieu et me mets sous la protection de la Sainte Vierge […] et te donne rendez-vous au ciel où j’espère que Dieu nous réunira. » Jean Blanchard

Louis — Vieux-Moulin