Il y a une quinzaine de jours, ma mère est venue à Sendai pour une semaine afin de voir ma mission, la communauté et mes amis. Nous avons passé deux jours avec ma fameuse « maman japonaise », Chie. Je lui ai demandé si elle pouvait nous emmener sur un lieu touché par le tsunami. Ce moment-là restera gravé en moi, et je pense pouvoir dire que ma mère est du même avis ! Nous avons eu d’incroyables discussions avec Chie, sur des sujets existentiels et durs. Elle nous a amenées à Onagawa, une ville près d’Ishinomaki (lieu où elle vit) qui a été complètement détruite. Nous sommes allés sur une colline pour avoir une vue d’ensemble, et bien que nous étions à vingt mètres d’altitude, le message suivant avait été gravé par des enfants sur un mémorial : « Si jamais le tsunami revient, ne vous arrêtez pas ici et montez plus haut encore ». Chie me disait que pour les Japonais, le 11 mars 2011 tranche le temps en deux, par un « avant » et un « après ». Lorsque quelqu’un dit « Ano Hi.. » — ce qui signifie « ce jour-là » — tout le monde sait bien sûr de quel jour il s’agit. Cette date est comme marquée au fer rouge dans les mémoires de tous les Japonais du nord. Chie, qui heureusement ce jour-là était à son lieu de travail situé loin de la mer, nous a affirmé qu’elle n’était jamais retournée à son ancien quartier et n’a pas cherché à savoir ce qu’il restait de sa maison. En effet, tous ses voisins sont décédés. Elle qui auparavant adorait la mer ne peut plus la voir sans penser aux personnes perdues. Après le tsunami, l’eau ne s’est pas retirée d’un seul coup et pour les Japonais qui sont très sensibles aux croyances, Chie me disait que cette eau stagnante et en feu semblait grouiller de démons. Les corbeaux également, qui rodaient par centaines au-dessus des eaux, semblaient être les Shinigami (« dieux de la mort ») venus récupérer les âmes. Moi qui connais ces histoires d’esprits et de dieux grâce aux mangas, je suis toujours très étonnée de voir à quel point cette culture est ancrée dans le cœur du Japon. Même un scientifique vous dira de ne pas couper vos ongles au coucher du soleil, car cela pourrait attirer les esprits mauvais.

Mais même si le 11 mars 2011 fut funeste en majeure partie, beaucoup de mes amis m’ont également dit qu’il avait fait mûrir et progresser le Japon. Les gens s’ouvrent les uns aux autres, la femme n’est plus critiquée lorsqu’elle est célibataire parce que l’on pense qu’elle est divorcée ; on sait que la vie est dure pour tous, et on s’entraide du mieux que l’on peut. Les mentalités changent donc, les cœurs se rassemblent, et c’est très beau de voir un Japonais qui n’a jamais confié ses sentiments à personne nous raconter ses petites péripéties quotidiennes et ses émotions du jour. Avec Chie, une de ses amies et ma mère, nous avons parlé de nos croyances, de Dieu, des rêves et des espoirs, de nos familles, des personnes qui nous sont chères, nous nous sommes montrées des photos, faites des promesses… Ma mère est montée sur ses grands chevaux au nom de l’Amour ! Et les filles avaient les larmes aux yeux, simplement touchées par les mots que nous leur donnions. J’ai également emmené ma mère au Kasetsu Juutaku « Maisons Temporaires » pour réfugiés du tsunami. Nous avons ainsi dansé et chanté avec eux, j’ai revu une de mes plus jeunes amies japonaises, nous nous sommes faites chouchouter par ces grand-mères et ce vieux Japonais qui me pose toujours tout un tas de questions trop rapidement et qui nous donnait des sourires à s’en fendre le visage !

Marie — Japon