Après la messe de 20h, le samedi soir, avec le padre Ignacio, nous partons visiter quelques familles et apporter quelques vivres aux pauvres gens de la paroisse. Il y a beaucoup de misère à Lampa. La terre est pauvre, la délinquance gagne du terrain à mesure que s’étendent les filets de la drogue et de l’ennui. Les femmes souffrent plus que les autres, et avec elles, leurs enfants. Ce soir-là, nous allons chez un couple de petits vieux à qui on a laissé la charge de quatre petits enfants. La maison est heureusement chauffée par un poêle à bois. De petites têtes hirsutes et barbouillées sortent du lit pour nous accueillir. Sur la table la petite vieille a posé une poêle noirci par des générations de cuisinières, dans laquelle flottent dans l’huile trois œufs au plat. Nous nous asseyons sur des chaises dépareillées et mangeons le festin accompagné de pain rassis. Dîner partagé : plus, ils ont offert tout ce qu’ils avaient.

Puis nous sommes allés voir une maman avec ses quatre filles. Là aussi, on nous a servi un thé bien chaud avec des beignets à la pate de maïs, le plat des pauvres. Mais quelle joie quand le padre est entré dans la maison ! Les deux petites (les deux plus grandes, huit et cinq ans) se sont jetées à son cou. Il les a embrassés tendrement et elles lui ont raconté toutes sortes d’histoires. Le papa est en prison, la maman se remet doucement d’une longue descente dans l’ennui et le désœuvrement. Le padre l’a relancée en finançant un petit élevage de poules qui sont dans le minuscule jardin derrière la maison. La maman, une femme très jeune bien en chair, raconte qu’elle ne veut pas que ses filles voient je ne sais plus quelle émission ou série de la télé. Le padre approuve et lui dit de raconter à ses filles des contes. « C’est quoi un conte ? » demande l’une d’elle. « C’est une histoire qui sort de l’imagination » répond le padre. « Tu peux me raconter un conte ? — C’est l’histoire du prince heureux… » Et le voilà raconter l’histoire d’une merveilleuse statue d’un prince réveillée dans son sommeil de pierre par une tourterelle qui lui redonne la joie en l’invitant à donner toutes ses richesses aux pauvres. Les petites écoutent la bouche grande ouverte. Il est bon d’être assis à la table de cette petite famille où l’on est comme en famille.

P. Thibault — Chili