« Au reste, ce qui est important, ce ne sont pas habituellement les événements remarquables et même en général, ce ne sont pas les événements, mais justement certains instants, certaines impressions. […] Je suis persuadé que, dans les profondeurs, ce sont ces “ découvertes ” (ces “ épiphanies ”), ces touches, ces révélations de l’Autre, qui ensuite déterminent de l’intérieur notre “ perception du monde“ ». Père Alexandre Schmemann (Journal)

C’est par ces paroles du père Alexandre que je voudrais terminer cette lettre car elles illuminent si bien trois rencontres, trois visages qui m’ont particulièrement marquée ces derniers mois par leur supplément d’être.

Au monastère d’Ouniv, j’ai eu la joie de rencontrer un jeune garçon de neuf ans qui était là avec son grand-père. C’était un régal de contempler cet enfant : la nature même de celui qui ne se regarde pas, qui est tendu intérieurement (naturellement) vers le Mystère — avec quel cœur son chant a jailli au-dessus de toutes les voix pendant la Divine Liturgie, au chant des Chérubins ! Et vers la réalité — donner du pain aux poissons de l’étang, parler à voix basse au réfectoire par délicatesse d’âme et non « parce qu’il faut », faire du vélo avec passion !

Enfin une dernière rencontre qui m’a beaucoup touchée dimanche, à la maison de retraite : Pan Petro, un tout petit vieux de plus de quatre-vingt ans, extrêmement touchant, aveugle, manchot depuis que, pendant la guerre, une grenade lui a éclaté au visage (il avait douze ans). Il était à demi allongé sur son lit, posé comme une petite branche, à prier son chapelet : ses doigts se perdaient dans les grains, et ses lèvres murmuraient sa prière qui ne faisait plus qu’une avec tout son être. Je lui ai demandé de prier avec lui et alors, c’était comme si je récitais le chapelet pour la première fois : sa voix s’est faite claire, lumineuse, elle m’a prise dans sa douce ferveur pour la Vierge. Pan Petro partage sa chambre avec un jeune handicapé, Pavlo qui tressaillait physiquement de joie à chaque invocation de Marie.

C’est bouleversant d’être conduit dans de tels lieux. Comme Dieu est bon de nous faire toucher, goûter à la présence de telles personnes, de nous donner cette possibilité de nous immerger dans l’immuable.

Aude — Ukraine