En janvier de cette année, je suis retourné au Points Cœur de Grand Yoff dans la grande banlieue de Dakar au Sénégal. J’y revenais pour la quatrième fois impatient de retrouver cette ambiance particulière des Points Cœur où on se sent plus qu’accueilli ….on s’y sent attendu comme était attendu l’enfant prodigue. On y trouve et retrouve vite sa place, une vraie place.

Bien sûr les enfants sont là… 10, 15, 20 enfants … Pas de quotas, pas d’interdits à l’entrée ; tous sont bienvenus… Ils jouent, chantent, répètent une saynète… Certains se font aider pour leurs devoirs, d’autres apprennent à lire … la trousse de pharmacie est ouverte pour certains et leurs petits bobos sont soignés…Les larmes redeviennent alors sourires!
La maison est toujours propre. Et tout y est suffisant pour vivre pour accueillir et pour prier. Car la prière règle les jours et les heures. Et rien n’est plus beau que d’être présent au moment du chapelet vers 15 heures.
Avant que les enfants ne reprennent leurs jeux, ils rejoignent en effet la chapelle. On leur montre des images des mystères que l’on va méditer. Et ils disent leurs intentions toujours si justes et si touchantes. Un enfant a un petit tambour et de temps en temps le tape doucement …. Il peut aussi y avoir quelques cordes que l’on gratte…. sons bienvenus et rythmes de là-bas. La cour céleste, là-haut, doit être au « balcon ». Et la beauté de la scène doit les faire pleurer de joie.
Il y a bien sûr aussi les goûters des enfants. IIs se régalent de ce   qu’on leur donne et qu’ils partagent gentiment entre eux.
Et puis des adultes passent : Mamans, grands frères, amis tous viennent aux nouvelles et en donnent.
Les échanges sont toujours possibles, les bras toujours ouverts .Parfois des larmes coulent car tout se dit à des oreilles qui écoutent vraiment et les poids des jours, les douleurs du moment sont confiés aux jeunes de Points Cœur qui sont là.

On part aussi ensuite dans les rues sableuses du quartier visiter les uns et les autres. Inutile d’avoir des montres car ici on n’encadre pas les rencontres dans ce temps après lequel nous ne cessons de courir en Occident. On s’assoit par terre dans les cabanes autour du poulet yassa , du mafé ou du thiou que les femmes préparent ou à côté des malades sur leur lit car la place est compté. On répète quelques mots connus en wolof …peu de mots mais avec beaucoup de sourires qui rendent le dialogue quasi réel comme si un souffle de Pentecôte avait emporté la barrière de la langue.
On croise Fanta, adulte musulmane qui, tellement touchée par le témoignage de vie des Points Cœur veut se préparer au baptême , Kirikou au regard triste car sa maman est décédée trop jeune et lui manque , Célestine dont le handicap de naissance tend se faire oublier et on fait une dernière visite à un couple pauvre mais aux regards brillants de joie parce qu’ entouré de l’amour débordant de leur grandes filles venues les visiter.

Dans les missions que Points Cœur vit tout autour il en est une qui me touche particulièrement. Toutes les semaines les jeunes de Points Cœur vont passer une journée dans une des plus grande décharges d’Afrique.

On met plus d’une heure pour y aller en Ndiaga Ndiaye, petits bus africains qui ne démarrent que quand ils sont pleins. L’attente peut durer . Mais qu’importe. On y partage pleinement la vie des Sénégalais. On devine bientôt qu’on arrive quand les camions-bennes se font nombreux. Ils arrivent de tout Dakar et d’au-delà…noria de camions, de charrettes et d’ânes, fumées qui s’élèvent des tas d’ordures et brûlent les poumons, poussière qui s’élève et qui fait pleurer, oiseaux qui tournent ….une scène de cauchemar, de crasse et de chaleurs où 2000 personnes qu’on appelle récupérateurs travaillent dont parmi eux 400 enfants.
Chacun a sa tâche précise, son matériel qu’il récupère (alu, plastique, tissus, caoutchouc)… tout est soulevé, piqué, remué, secoué, regroupé, mis en sac puis pesé et réacheminé dans d’autres camions. Des sacs partent aussi vers des ateliers de misère tout autour de la décharge où on refait des chaussures, recompose des jouets ,gratte les étiquettes des bouteilles, … Cet océan de misère et de courage s’étend sur des centaines d’hectares. Pour avancer plus vite on y grimpe sur les camions afin d’aller vers les amis qu’on connaît. Et on s’en fait de nouveaux en chemin.

La surprise des récupérateurs de voir des visiteurs reste grande mais beaucoup sont habitués car les jeunes de Points Cœurs sont évidemment repérés et ils sont fidèles !… toujours là… tous les mercredis pour plusieurs heures ….Ils vont vers les uns s’assoient sur les tas d’ordures avec les autres, tapent sur un vieux ballon avec un enfant qui  passe et qui interrompt son travail avec joie pour retrouver le plaisir de jouer dont il est si privé. On partage aussi un repas au milieu d’un capharnaüm d’ordures… parfois si on est un peu malade on préférera manger une banane ! Nos estomacs sont à risque !

Un jeune de Point Coeur aide pour la vaisselle dans une gargote improvisée , un autre vient aider un groupe pour récupérer de l’alu…. Au loin tout au bout de la décharge là où il y a le plus de camions, les enfants grimpent sur ceux-ci avant que les bennes ne se dressent vers le ciel et déchargent leurs cargaisons. L’enfant y pique ce qu’il vient chercher, la benne se lève et l’enfant dévale avec les ordures….

Scène inhumaine, douloureuse, insupportable …heureusement l’amitié qui vient rencontrer ces damnés de la terre   réintroduit dans ces lieux et ces moments un peu du meilleur de ce que nous sommes.

Les récupérateurs ne s’y trompent pas …ils sont heureux de ces visites, ils disent aux jeunes de Points Cœur leurs souffrances , leurs attentes et leurs rêves,.. ils invitent au partage de leurs maigres repas, certains viendront même taper à la porte de Points Cœur à une heure de bus de là car ils savent qu’ils y ont des vrais amis …les Points cœur et ceux qui les accompagnent -cela se sent- sont leurs familles et Cheik qui travaille à l’entrée de la décharge me serrait ainsi dans ses bras en me disant «  tu es mon père de cœur » …alors c’est aux Béatitudes que l’on pense quand on est sur cette décharge .. tous ces pauvres , ces cœurs purs, ces doux, ces affligés, ces affamés et assoiffés de justice un jour auront leurs récompenses et seront consolés , rassasiés…un jour le Royaume des Cieux sera à eux et ils verront Dieu et un jour ils ne seront plus les derniers des hommes mais les premiers des élus.
Avoir visité ces personnes bouleverse, remue, convertit… C’est la grandeur de Points Cœur partout où cette œuvre est présente et à Dakar en particulier de réintroduire de l’humain dans l’inhumain, de remettre du sens dans le non sens de nos sociétés …. Oui, l’espérance brille au Points Cœur Sainte Monique de Dakar, dans cette école de la compassion et de la vérité que l’Eglise y a ouverte, dans ces lieux où je retournerai …si Dieu le veut.